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Chronique internationale

Mercredi 1 août 2007 3 01 08 2007 22:20

Invoquant les raisons de la «netteté manifeste» avec laquelle Nicolas Sarkozy sest imposé, le 6 mai 2007, au second tour de lélection présidentielle française face à sa rivale socialiste Ségolène Royal, un grand éditorialiste souligne, entre autres, l«art oratoire brillant» et la «redoutable intelligence des communications de masse» du candidat de la droite. Cest que «la fringale du pouvoir» suprême a très tôt fait prendre conscience à lancien président de lUnion pour un mouvement populaire (Ump) que le «pouvoir communicationnel» est un puissant levier pour celui qui sait le manier. Aussi le locuteur Sarkozy abuse t-il dans ses discours des formes de «persuasion rusée». Lorsquils nen tiennent pas compte, les interprètes du nouveau président français, à Dakar comme ailleurs, font preuve dune réelle imprudence et participent à la manipulation des publics ciblés plutôt que de les aider à distinguer la vraisemblance de la vérité.

Il y a manipulation, lorsque certains passages d’un discours politique modifient les sentiments, les croyances, les convictions, la manière d’agir, etc. des interlocuteurs sans l’accord de ces derniers ou sans même qu’ils le sachent. Pour les spécialistes de l’analyse de contenu du discours politique, une «situation de manipulation» doit au moins remplir quatre conditions. Premièrement, elle doit être un acte intentionné d’influence sur autrui. Deuxièmement, l’acte doit provoquer des changements dans la situation d’autrui. Troisièmement, ces changements s’obtiennent sans l’accord de l’autre, induit en erreur alors qu’il croit avoir découvert la vérité. Quatrièmement enfin, les personnes manipulées ne savent pas que les moyens utilisés pour les manipuler sont erronés. Le fait que des objets, des croyances et des actions puissent être manipulés conduit les analystes à la délimitation de trois domaines de l’action manipulatrice. Les domaines identifiés donnent à leur tour une indication sur la nature de l’action manipulatrice. Cette dernière est physique ou discursive. Le domaine de la manipulation et la nature de celle-ci donnent lieu à d’intéressantes combinaisons. Lorsqu’à titre d’exemple, les « chantiers » post-alternance, sous l’influence d’une explication adéquate, deviennent plus intéressantes pour les habitants de Dakar, on peut considérer que le discours (ou action discursive) a changé les ouvrages avant même qu’ils ne soient réceptionnés. Le président Wade ne s’en est pas privé lors de la dernière campagne électorale pour l’élection présidentielle du 25 février 2007. L’action discursive agit sur les croyances lorsqu’une argumentation bien faite supplante une conviction première. Le vote pour un candidat sous l’influence de son discours électoral illustre bien la façon dont une action discursive détermine l’action d’un électeur. Évidemment, les possibilités de combinaison d’une action manipulatrice (physique ou discursive) et son domaine (objets, croyances ou action) sont nombreuses. Par exemple, il arrive que le discours d’un locuteur modifie la croyance de quelqu’un et que ce dernier, par une nouvelle argumentation, obtienne d’un autre un changement d’action permettant de contraindre quelqu’un d’autre encore à changer d’avis. On parle alors de manipulations secondaires grâce aux intermédiaires qui deviennent du coup les interprètes bénévoles, mais floués, du locuteur de base. Les discours de M. Nicolas Sarkozy résistent-ils à l’analyse que voilà? Le discours d’investiture, prononcée le 14 janvier 2007, par le candidat de l’Ump, nous permet déjà de répondre à cette question avant de plancher sur la controverse de Dakar où le président français était en visite le 26 juillet 2007.

Dès le début de son intervention, Porte de Versailles, M. Sarkozy dit son «émotion» et demande à son auditoire de la «recevoir simplement comme un témoignage de [sa] (…) vérité». Le changement attendu de tous est celui grâce auquel tout le monde s’approprie cette vérité au détriment des convictions antérieures. Et pour mieux faire accepter le changement des croyances en sa faveur, le locuteur dit avoir lui-même changé : «J'ai changé. J'ai changé parce qu'à l'instant même où vous m'avez désigné j'ai cessé d'être l'homme d'un seul parti, fût-il le premier de France (…)». Mais qui manipuler et de quelle manière? D’abord «les Français qui votent pour les extrêmes». Ensuite les «travailleurs (…) qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile qui ne respecte plus le travail». Nicolas Sarkozy ne se contente pas seulement de tendre la main aux Français qui votent pour l’extrême droite. A ceux-là, il donne des gages : «(…) Je n'accepte pas qu'on veuille habiter en France sans respecter et sans aimer la France. Je n'accepte pas qu'on veuille s'installer en France sans se donner la peine de parler et d'écrire le Français.  (…) Ceux qui veulent soumettre leurs femmes n'ont rien à faire en France. (…) Les polygames n'ont rien à faire en France. (….) Ceux qui veulent pratiquer [l’excision] sur leurs enfants ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française». L’idée d’une France délestée de si gros effectifs imaginaires d’hommes et de femmes suffit à siphonner les voix de Le Pen. Durant la campagne électorale, la promesse d’un ministère de «l’identité française» fait le reste. La manipulation, plus ardue, du peuple de gauche, passe, elle, par l’alchimie qui permet de substituer la «démocratie irréprochable» à la démocratie tout court. Et pendant qu’une parade est en préparation, Sarkozy oppose les deux républiques qu’il forgea lui-même : «République réelle» contre «République virtuelle». Là encore, la parade intellectuelle mettra du temps à s’affiner à gauche. Il faut se rappeler le cartésianisme éthique et politique de Condorcet, dont l’actuelle République française est l’incarnation inachevée, pour comprendre comment la manipulation entre en ligne de compte. C’est en effet par les Cinq Mémoires de l’instruction publique (1791) de Condorcet (1743-1794) que le cartésianisme éthique et politique «devient constitutif de ce qu’[on] appelle la république : la liberté du citoyen repose sur l’instruction publique, qui doit transmettre à tous un savoir élémentaire (…) ; l’égalité entre citoyens s’en déduit (...) ; même la fraternité républicaine est cartésienne en ce qu’elle est faite de "générosité", l’estime des autres supposant la "juste estime de soi" (...)». Celles et ceux qui ne s’en souvenaient pas, s’agrippèrent à la «République réelle» de M. Sarkozy et modifièrent du coup leur intention de vote. Après l’investiture de Nicolas Sarkozy, chacun des membres et sympathisants de l’Ump servit d’interprète au rhétoricien, persuadé de la primauté de la beauté du discours sur la vérité. A l’arrivée, le 6 mai 2007, plus de 19 millions de Français, roulés dans la farine avec la complicité des médias et des milieux économiques, votent Sarkozy. L’action discursive modifia les croyances en même temps qu’elle permit d’engranger autant de voix et de porter le candidat de la droite au pouvoir.

Le 26 juillet 2007, Dakar reçoit le nouveau président élu. Face aux étudiants sénégalais, dont il n’a pas besoin du soutien pour gouverner la France , Nicolas Sarkozy ne manipule personne mais fait plutôt diversion. Quelques-unes des méthodes de la diversion sont la création de problème et l’offre de solutions toutes faites, le recours au «dégradé», qui est une application progressive d’une mesure impopulaire, l’utilisation du «différé», l’adoption d’un ton infantilisant, l’appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion, le maintien du public dans l’ignorance et la bêtise, l’encouragement du public à se complaire dans la médiocrité, le remplacement de la révolte par la culpabilité, la connaissance des individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes, etc. Le Français ne les utilise pas toutes. Il crée néanmoins «la seule jeunesse au monde assignée à résidence» et préconise, entre autres solutions à l’assignation, l’éloignement «des passeurs sans scrupule qui jouent avec [la] vie». La presse colporte  «les leçons [infantilisantes] de Sarkozy aux étudiants». Il n’y a pas l’ombre d’un doute sur la part d’émotionnel que charrie une prestation de ce type. Les étudiants réfléchiront plus tard. Tenue, en dernier ressort, pour responsable de ses malheurs, l’Afrique, elle, ferait mieux de ne plus ressasser son passé colonial. Enfin, Nicolas Sarkozy connaît le paysan africain, mieux qu’il ne se connaît, lorsqu’il martèle, péremptoire, que «jamais il ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer». Y a-t-il vraiment lieu de débattre d’une idée reçue des «colons», qui,  toujours selon M. Sarkozy, «ont cru qu'ils étaient supérieurs, qu'ils étaient la civilisation»? Que faut-il d’autre pour étayer l’hypocrisie du rhéteur français ? D’un côté une critique de l’esprit du colon, de l’autre l’appropriation de son inculture. Même si le «monde, écrit le prix Nobel  d’économie Amartya Sen, a (…) beaucoup à apprendre de l’histoire récente de l’Europe et du monde occidental, notamment depuis le siècle des Lumières en Europe (…), y voir une ligne unique de division historique (…) est, remarquablement fantaisiste».

Mais «prés de 50 années après les indépendances, soit l’espace de deux générations, n’est-ce pas fastidieux de vouloir toujours puiser des réponses dans le puits obscur d’un passé esclavagiste et colonial », se demande Vieux Savané, journaliste à Sud Quotidien. Le chroniqueur interprétait Sarkozy.  Il n’en fallait pas plus pour devenir l’un des maillons d‘une chaîne de manipulations secondaires. «Sarkozy a raison», tranche M. Savané. Sur les provocations également. En répondant à chacune d’elles, on oublie de réfléchir sur le partenariat en butte à près d’un demi-siècle d’accointances françafricaines. Interprètes et contradicteurs peuvent au moins s’entendre sur ce point.

Par Abdoul Aziz DIOP
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