Pour l’analyse de contenu d’un discours fleuve de politique générale comme celui prononcé, le lundi 17 septembre 2007, à l’Assemblée nationale, par le Premier ministre Hadjibou Soumaré, une méthode s’impose, qui tienne compte du contexte actuel de crispation politique, d’incertitudes économiques et de régression sociale pour cause, notamment, de vie chère et de recul des solidarités traditionnelles, largement grugées par une pseudo-culture urbaine qui donne à ceux qui s’en sortent encore mieux l’illusion d’être différents des autres. La méthode d’analyse retenue permet de savoir si, oui ou non, le discours de M. Soumaré annonce l’éclosion d’une société plus démocratique et plus juste. Grâce à la méthode, les pièges et les illusions du discours sont débusqués. La méthode permet enfin de déterminer les conditions dans lesquelles le pouvoir choisirait de dialoguer pour promouvoir les réformes acceptables pour tous.
«Le Gouvernement s’évertuera à approfondir l’État de droit en veillant au respect des droits humains, à la garantie de la libre expression des libertés individuelles et collectives, au renforcement de la démocratie participative et à une justice équitable et accessible», laissa entendre le Premier ministre Soumaré vers la fin de son discours. L’engagement est clair, mais il ne semble pas avoir été entendu par les députés de la Coalition Sopi. Deux d’entre eux, Doudou Wade et Abdoulaye Babou, exigèrent du «technocrate» une métamorphose politicienne lui permettant de lyncher ceux de leurs concitoyens qui refusent encore de reconnaître leur assemblée et d’interdire les partis politiques qu’ils dirigent. C’est que les deux députés sont persuadés que ni le président Wade, ni son Premier ministre, peu bavard en matière de démocratie, n’ont l’intention de respecter tous les droits constitutionnels d’une véritable opposition politique qui, à défaut de pouvoir faire obstruction contre le vote de lois scélérates, se contenterait de quelques retouches nécessaires quand certains choix de politique intérieure heurtent la conscience des honnêtes gens.
Considérée comme une kyrielle de «désaccords entre élites et contre-élites au sujet des principes fondateurs (…) susceptibles de mobiliser une commune allégeance au système politique et à l’État», la crise de légitimité agace manifestement les nouveaux «maîtres du Sénégal». Pour n’avoir pas laissé transparaître une véritable ouverture, le discours de politique générale du Premier ministre Hadjibou Soumaré ne constitue donc pas un tournant vers une «nouvelle société, plus démocratique, plus relationnelle et interactive». Et ce n’est pas l’annonce, par le Premier ministre, de la définition prochaine «autour du Comité national du dialogue social, considérablement renforcé, [des] contours d’un "Pacte national de stabilité sociale et de croissance économique"» qui règle le problème. M. Soumaré, sur injonction de son patron, claironna le «Pacte social», cher à la Cnts /Fc, proche du pouvoir, plutôt que les «assises nationales» de l‘autre camp. Informer, ce n’est pas débattre. «Dans une démocratie d’opinion, il y a place pour des opinions qui changent et peuvent entrer en délibération».
En encombrant son texte d’un long bilan chiffré - et peut-être même fantaisiste - de sept années de gestion personnelle du pouvoir par le président Wade, M.Soumaré oublie qu’un «programme d’action» doit être précédé d’un diagnostic sans complaisance auquel se greffe l’exposé d’un plan crédible pour la transformation. Cette démarche lui aurait permis de présenter des statistiques parlantes sur les vraies retombées sociales des politiques antérieures à sa nomination à la tête du gouvernement. Rien qu’en s’en tenant - ainsi que le suggère souvent le professeur d‘économie Makhtar Diouf - «à la nomenclature classique des biens de consommation (alimentation et boissons; habillement et linge; habitation; hygiène et santé; transport; télécommunications; information; culture et loisirs) qu’on trouve dans tous les manuels d’économie politique», le Premier ministre aurait disposé d’autres chiffres sur lesquels peuvent être gagés, dans une optique de redistribution de la richesse disponible, une action sociale. La vraie intention de son chef n’est visiblement pas celle-là.Mais que va donc faire M. Soumaré au cours des prochains mois? Le discours délivre une réponse claire à cette question : «accélérer la croissance». «(…) Il faudra faire face au premier enjeu, à savoir, favoriser une croissance accélérée et durable, productrice de richesse partagée et d’emplois massifs, dans un contexte de stabilité du cadre macroéconomique et d’approfondissement de la bonne gouvernance», dit le Premier ministre. De l’avis de l’inventeur de la «Stratégie de croissance accélérée» (Sca), «avec une croissance de 5 ou 6 %, le Sénégal fera encore partie des pays les moins avancés en 2015». Or la Sca «vise la consolidation d’un taux de croissance de 7 à 8 % (…), la diversification de ses sources par des secteurs à impact social élevé, et l’éradication de la pauvreté». Aucun profane - député ou pas - ne s’opposerait à une telle «évidence». Mais tout se complique aux yeux de celui qui a à l’esprit le «Consensus de Washington» qui accoucha d’une vulgate néo-libérale à laquelle la Sca emprunte tout (la philosophie, les mots, les phrases, la ponctuation et, plus tard, les dérives).
Concocté par des économistes américains et des fonctionnaires du gouvernement des États-Unis, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, le «Consensus» ordonna une discipline budgétaire visant l’élimination des déficits des États qui se conformèrent à ses principes sans même les avoir ratifiés. A l’arrivée, la croissance accrue, la réduction de la pauvreté et la dopage de l’emploi qu’on en attendait ne furent pas au rendez-vous. La surexploitation des ressources naturelles, pour plus de croissance économique, fut particulièrement dommageable à l’environnement. La Sca conforte les principes du «Consensus de Washington» en prétextant un «environnement des affaires de classe internationale», synonyme, entre autres, de libéralisation financière et commerciale, d’ouverture à l’investissement direct, de privatisation, de dérégulation, de corruption et de répression policière en cas de troubles. Conçus pour une économie extravertie, les «grands travaux d’infrastructures» ne s’intègrent, eux, à aucun projet cohérent d’aménagement du territoire. Pourquoi la Sca tiendrait donc les promesses que le «Consensus» n’a pas tenues? En s’appuyant, pour l’essentiel, sur les «grappes de croissance» que sont l’agriculture et les produits de la mer, la Sca risque bien d’aggraver la faible productivité des sols et le tassement drastique des ressources halieutiques. Une chose au moins est sûre : la Sca , si elle se concrétisait, accélèrerait avant tout l’arrimage du Sénégal à la mondialisation néo-libérale. C’est d’abord de cela dont il s’agit lorsque les groupes de grappe, composés des représentants des ministères, de l’Apix et des représentants des groupements professionnels, se réunissent.L’auteur de La Grande Désillusion , l’économiste et prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, a déjà laissé entendre que ce genre de zèle n’accroît que faiblement la richesse, qui ne peut donc profiter qu’à très peu de gens. Moins qu’une vision, la Sca ressemble un peu trop à une illusion bien connue. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit intégrée au Document de stratégie de réduction (plutôt que d’éradication) de la pauvreté. C’est cela qui explique peut-être aussi la «léthargie» déplorée par le président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (Cnes), Mansour Kama.
Avant la fin de l‘année 2007, les députés restés sur leur faim, mais «confiants» - Paradoxe de la Place Soweto - voteront la loi d’orientation relative à la validation, en octobre prochain, à Paris, du Document de stratégie de réduction de la pauvreté (Dsrp). Dans la capitale française, hadjibou Souamré ne fera preuve d’aucune originalité dès lors que les priorités du Sénégal doivent être approuvées par les conseils de la Banque mondiale et du Fmi. Le changement de cap n’aura donc pas lieu avant très longtemps. Pour plus de démocratie, d’équité, de justice et de bien-être, les Sénégalais ne pourront pas indéfiniment faire l’économie des luttes intellectuelles, culturelles, politiques et sociales grâce auxquelles les bonnes intentions, si elles existent, deviennent conformes à la réalité. C’est seulement dans ces conditions qu’une délibération nationale, sans exclusive, leur rendrait leur souveraineté .
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