Invoquant les raisons de la «netteté manifeste» avec laquelle Nicolas Sarkozy s’est imposé, le 6 mai 2007, au second tour de l’élection présidentielle française face à sa rivale socialiste Ségolène Royal, un grand éditorialiste souligne, entre autres, l‘«art oratoire brillant» et la «redoutable intelligence des communications de masse» du candidat de la droite. C’est que «la fringale du pouvoir» suprême a très tôt fait prendre conscience à l’ancien président de l’Union pour un mouvement populaire (Ump) que le «pouvoir communicationnel» est un puissant levier pour celui qui sait le manier. Aussi le locuteur Sarkozy abuse t-il dans ses discours des formes de «persuasion rusée». Lorsqu’ils n’en tiennent pas compte, les interprètes du nouveau président français, à Dakar comme ailleurs, font preuve d’une réelle imprudence et participent à la manipulation des publics ciblés plutôt que de les aider à distinguer la vraisemblance de la vérité.
Il y a manipulation, lorsque certains passages d’un discours politique modifient les sentiments, les croyances, les convictions, la manière d’agir, etc. des interlocuteurs sans l’accord de ces derniers ou sans même qu’ils le sachent. Pour les spécialistes de l’analyse de contenu du discours politique, une «situation de manipulation» doit au moins remplir quatre conditions. Premièrement, elle doit être un acte intentionné d’influence sur autrui. Deuxièmement, l’acte doit provoquer des changements dans la situation d’autrui. Troisièmement, ces changements s’obtiennent sans l’accord de l’autre, induit en erreur alors qu’il croit avoir découvert la vérité. Quatrièmement enfin, les personnes manipulées ne savent pas que les moyens utilisés pour les manipuler sont erronés. Le fait que des objets, des croyances et des actions puissent être manipulés conduit les analystes à la délimitation de trois domaines de l’action manipulatrice. Les domaines identifiés donnent à leur tour une indication sur la nature de l’action manipulatrice. Cette dernière est physique ou discursive. Le domaine de la manipulation et la nature de celle-ci donnent lieu à d’intéressantes combinaisons. Lorsqu’à titre d’exemple, les « chantiers » post-alternance, sous l’influence d’une explication adéquate, deviennent plus intéressantes pour les habitants de Dakar, on peut considérer que le discours (ou action discursive) a changé les ouvrages avant même qu’ils ne soient réceptionnés. Le président Wade ne s’en est pas privé lors de la dernière campagne électorale pour l’élection présidentielle du 25 février 2007. L’action discursive agit sur les croyances lorsqu’une argumentation bien faite supplante une conviction première. Le vote pour un candidat sous l’influence de son discours électoral illustre bien la façon dont une action discursive détermine l’action d’un électeur. Évidemment, les possibilités de combinaison d’une action manipulatrice (physique ou discursive) et son domaine (objets, croyances ou action) sont nombreuses. Par exemple, il arrive que le discours d’un locuteur modifie la croyance de quelqu’un et que ce dernier, par une nouvelle argumentation, obtienne d’un autre un changement d’action permettant de contraindre quelqu’un d’autre encore à changer d’avis. On parle alors de manipulations secondaires grâce aux intermédiaires qui deviennent du coup les interprètes bénévoles, mais floués, du locuteur de base. Les discours de M. Nicolas Sarkozy résistent-ils à l’analyse que voilà? Le discours d’investiture, prononcée le 14 janvier 2007, par le candidat de l’Ump, nous permet déjà de répondre à cette question avant de plancher sur la controverse de Dakar où le président français était en visite le 26 juillet 2007.
Dès le début de son intervention, Porte de Versailles, M. Sarkozy dit son «émotion» et demande à son auditoire de la «recevoir simplement comme un témoignage de [sa] (…) vérité». Le changement attendu de tous est celui grâce auquel tout le monde s’approprie cette vérité au détriment des convictions antérieures. Et pour mieux faire accepter le changement des croyances en sa faveur, le locuteur dit avoir lui-même changé : «J'ai changé. J'ai changé parce qu'à l'instant même où vous m'avez désigné j'ai cessé d'être l'homme d'un seul parti, fût-il le premier de France (…)». Mais qui manipuler et de quelle manière? D’abord «les Français qui votent pour les extrêmes». Ensuite les «travailleurs (…) qui ne se reconnaissent pas dans la gauche immobile qui ne respecte plus le travail». Nicolas Sarkozy ne se contente pas seulement de tendre la main aux Français qui votent pour l’extrême droite. A ceux-là, il donne des gages : «(…) Je n'accepte pas qu'on veuille habiter en France sans respecter et sans aimer
Le 26 juillet 2007, Dakar reçoit le nouveau président élu. Face aux étudiants sénégalais, dont il n’a pas besoin du soutien pour gouverner
Mais «prés de 50 années après les indépendances, soit l’espace de deux générations, n’est-ce pas fastidieux de vouloir toujours puiser des réponses dans le puits obscur d’un passé esclavagiste et colonial », se demande Vieux Savané, journaliste à Sud Quotidien. Le chroniqueur interprétait Sarkozy. Il n’en fallait pas plus pour devenir l’un des maillons d‘une chaîne de manipulations secondaires. «Sarkozy a raison», tranche M. Savané. Sur les provocations également. En répondant à chacune d’elles, on oublie de réfléchir sur le partenariat en butte à près d’un demi-siècle d’accointances françafricaines. Interprètes et contradicteurs peuvent au moins s’entendre sur ce point.
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