Quand, dans Le Monde diplomatique, daté du mois de décembre 2003, l’universitaire Thierry Michalon soutenait que «(…) les cultures africaines demeurent largement extérieures aux notions fondatrices de l’État moderne que sont la personne morale, la règle de portée générale et impersonnelle et la démocratie majoritaire», nous réfutions, comme beaucoup d‘autres aujourd’hui encore, sa thèse. Deux ans plus tard, nous nous offusquâmes de «la flétrissure togolaise» qui valut à Faure Gnassingbé, en remplacement de son défunt père Eyadéma, l’arrivée au pouvoir avec la bénédiction de l’armée et du Parlement togolais. En juin 2007, l’idée, également distillée par M. Michalon, d’une élection présidentielle «d’apparence démocratique [qui] tend en Afrique à occulter les institutions derrière la personne du chef [de l’État] et à faire apparaître celui-ci comme le légitime maître des biens publics» permet, avec la première sentence, de plancher sur le petit pays à la construction duquel s’attelle Abdoulaye Wade au moment où, au Niger, comme au Tchad du reste, des parlementaires s’efforcent de jouer leur rôle de dignes représentants de leurs peuples. Invité de l‘émission «Afrique Presse», sur Radio France internationale (Rfi) et sur la chaîne de télévision francophone TV5 Monde, le très sérieux Pierre Benoît, journaliste à Rfi, laissa entendre, sans aucune autre précision, que l’élection présidentielle sénégalaise du 25 février 2007 n’était pas claire. Au niveau où il se situe, M. Benoît conforta avec un petit retard ce que les Sénégalais pensent encore de la «réélection» d’Abdoulaye Wade. Trois mois après la présidentielle, les élections législatives du 3 juin dernier paraissent, elles, plus claires. Corrigé des treize points supplémentaires de caution du ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom à la seconde mascarade, le taux de participation à ces élections ne dépasse pas les 25% auxquels renvoient les estimations indépendantes. Plus de sept Sénégalais sur dix refusèrent, par anticipation, les lois scélérates dont le petit pays se targuera au détriment du grand pays dont ils scellèrent, un peu plus de sept ans plus tôt, les bases démocratiques. A la première réunion post-électorale du Comité directeur de son parti, la fausse colère, colportée par le quotidien L’Observateur, montre qu’Abdoulaye Wade ne tire aucune leçon de l’avertissement de ses concitoyens. Wade est plutôt content de pouvoir faire endosser à une chambre pléthorique les petites lois de son petit royaume imaginaire. Face à l’insouciance sur laquelle il devisa avant ses confrères de L’Obs, un grand reporter parle, sans «acharnement», de l’«incompétence» d’un homme, «rompu au jeu», incapable de mener une démocratie apaisée à bon port. En félicitant le Premier ministre Macky Sall, tête de liste de la «Coalition Sopi 2007» et probable président de la future Assemblée, Abdoulaye Wade dit surtout sa joie de pouvoir faire voter n’importe quoi aux 131 députés, sur 150 parlementaires, dont «sa» liste est créditée. C’est d’ailleurs là que transparaissent les contours du petit pays à l’érection duquel concourent en même temps les divisions parrainées sans succès (militaires contre civils, enseignants contre élèves, etc.) sur fond de vie chère, de tyrannie du loyer, de rationnement de l’électricité domestique, de perturbation de la production et de pénurie de gaz. Estampillée «Sans suite» dans l‘esprit de Wade, les Sénégalais sont obligés de trouver une suite à leur récente bouderie. Les choses iraient mieux pour eux si l’opposition se montraient, cette fois au moins, plus inventive pour traduire le boycott en demande politique de révocation de celui qui, de toutes les façons, n’est plus des nôtres depuis plus de sept ans déjà. Trois épisodes du feuilleton africain montrent que l’architecte d’un petit Sénégal manque quand même de chance. Très mal réélu, Abdoulaye Wade se rend en Mauritanie pour assister à l’investiture de Sidi Ould Cheikh Abdallahi, élu au second tour d’une élection présidentielle dont l’organisation et l’issue honorent un voisin longtemps sevré de joutes démocratiques, mais décomplexé. «Le second tour constitue une première dans un pays où, depuis l'indépendance en 1960, les présidents sont arrivés au pouvoir par des coups d'État et se sont ensuite fait réélire dès le premier tour lors de scrutins entachés de fraude», commente une dépêche de l’Agence France presses (Afp). Au Niger, pays avec lequel nous partageons la zone Uemoa, des députés issus de l’opposition et de la majorité se coalisent pour renverser avec succès un gouvernement corrompu, mais dont le chef, éclaboussé par le scandale, s’est impunément engouffré dans la brèche d’une justice à deux vitesses qui ne s’intéressa qu’aux «petits» truands du Ministère de l’éducation de base (Meb) pour cause de surfacturation de cahiers d’écoliers, de surévaluation de besoins en carburant, etc. Au Tchad, déjà tristement célèbre pour ses revenus pétroliers distraits, les députés qui ignorent tout des véritables motivations du président Déby refusèrent de voter une loi d’habilitation qui autorise le gouvernement de prendre lui-même, par ordonnance, des mesures relevant normalement de la loi. Et au moment où le Mali trébuche en se joignant aux démocraties tropicales des quarts de tour de scrutin, qui réélisent les présidents sortants à plus de 60% dès le premier tour, le Bénin tient globalement bon. Le Nigeria, lui, conserve sa mauvaise réputation de géant aux pieds d’argile après le rejet par le Sénat du projet de réforme constitutionnelle qui devait permettre au Président Olusegun Obasanjo de briguer un troisième mandat. Il ne fait aucun doute que «(…) l’idée de "personne morale", d’une personne collective titulaire de moyens matériels, de droits, d’obligations et de moyens d’action éventuellement coercitifs - ne se confondant pas avec le patrimoine, les droits et les obligations des personnes physiques qui en sont les agents temporaires -, demeure très extérieure à la vision du monde» que partage Abdoulaye Wade. Son projet de petit pays étaye certes l’analyse de Thierry Michalon, mais il traduit surtout l’irrationalité d’un homme qui a fait du changement son slogan fétiche tout en décidant de ne rien changer à une conduite que les Sénégalais considèrent désastreuse et étrangère à leur culture démocratique.
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