Le 4 avril prochain, le Sénégal célèbrera le quarante septième anniversaire de son «indépendance». Déclaré vainqueur, dans l'indifférence totale, de l'élection présidentielle du 25 février 2007, par le Conseil constitutionnel, Abdoulaye Wade prendra la tête d'un cortège civil et militaire dont trois pouvoirs - le sien après ceux de Senghor et Diouf - usèrent pour célébrer l'ordre injuste et isoler les partisans d'une vraie souveraineté politique, économique, sociale et culturelle, en partenariat avec l'Afrique, en marche vers l’unité politique, et le reste du monde. Dans trois ans donc, l'ordre injuste aura cinquante ans. Celles et ceux qui s'y intéresseront après nous n'occulteront peut-être plus l'un des faits saillants d'une bien triste histoire : l'exil intérieur de la pensée critique. Sous Léopold Sédar Senghor, deux exilés intérieurs au moins - Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop - mesurèrent la férocité de l'ordre injuste. Dia et Diop payèrent par des déconvenues politiques démoralisantes et démobilisatrices leur liberté de ton dans une Afrique qui, sans se couper brutalement du reste du monde, en demandait pourtant pour baliser son propre chemin vers plus d’indépendance et de prospérité. Très peu imprégné des choses de l'esprit, et parce qu'il ne comprenait peut-être rien à la culture, Abdou Diouf trouva dans l'embastillement, parfois inconscient, de celle-ci le pseudo confort qui, sous les coups de boutoir d'un «opprimé» atypique, du nom d’Abdoulaye Wade, lui coûta le pouvoir vingt ans après le départ de Senghor. Sous l'emprise de ses propres vanités sans lendemain (plan Oméga, Nepad, formule de Wade, etc.), Abdoulaye Wade, «libéré», laissa néanmoins le centre culturel ouest africain partir de Dakar pour investir d’autres capitales comme Bamako et Ouagadougou.
«A la "Négritude" de Senghor, ouverte à la francophonie, au métissage culturel et fragile devant les menaces du néo-colonialisme, Cheikh Anta Diop opposait un nationalisme anti-impérialiste, favorable à l’indépendance, à l’émancipation des populations africaines par la promotion des langues nationales et le développement de la puissance panafricaine», écrit Antoine Tine. L’opposition intellectuelle de Diop triompha de la «domestication de la pensée dissidente» quand, sous Diouf, Cheikh Anta Diop est nommé, 21 ans après son doctorat d’état, professeur associé à
Abdoulaye Wade n’est naturellement rien de tout ce qui précède, mais, près d’une décennie après le départ de Senghor, l’homme, dans l’opposition, suggéra que «l’Afrique doit régler le problème du pouvoir par le consensus» et se posa deux questions cruciales : «comment accéder au pouvoir ? Comment quitter le pouvoir ?». Les Sénégalais lui réglèrent le problème de l’accès en l’élisant démocratiquement. Les mêmes savent maintenant qu’ils ne pourront plus le révoquer par les urnes. Quand l’opposant Wade écrivait que «si [la] question [du départ du pouvoir] n’est pas réglée, n’importe qui peut utiliser n’importe quel moyen pour accéder au pouvoir et le conserver », il ne savait pas que ses écrits dans Un Destin pour l’Afrique le rattraperaient un jour. Nous y sommes ! Convaincu que la politique, même politicienne, est supérieure à la culture, Abdoulaye Wade concoctera, le moment venu, un désordre constitutionnel – il hua Senghor de l’avoir fait pour promouvoir Diouf - et un nouvel ordre carcéral pour nous imposer son fils Karim Wade. Il trouvera alors de l’argent, des Sénégalaises et des Sénégalais, des politiciens, des députés et des juges corrompus qui l’aideront à nous maintenir, à distance, sous son emprise.
Si les vrais démocrates, à l’intérieur comme à l’extérieur des partis politiques, ne se parlaient pas pour s’entendre sur les modalités pratiques d’une vraie riposte, les ultimes assauts d’Abdoulaye Wade contre la pensée critique locale scelleraient, au bout de trois ans, le grand pénitencier de l’esprit, à l'administration duquel s'exerce, depuis peu, la génération cupide et incompétente, amenée, sous les ovations de Sénégalais comme vous et moi, par un jeune «fabricant de sous». C’est qu’«au moment, [flairé par Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf], où d’importantes forces coalisées cherchent à domestiquer l’expression de la pensée libre dans ce pays (en diffusant un anti-intellectualisme primaire et violent) et à s’opposer à l’exercice de droits élémentaires, la présence dans l’espace public de résistants déterminés et de figures emblématiques, comme Mamadou Dia, Abdoulaye Ly et Amady-Aly Dieng (…)» ne suffira plus.
Sachant qu’il n’est plus rien sans le pouvoir, Abdoulaye Wade fera tout pour en garder le contrôle malgré un départ qu’il sait désormais inéluctable au bout de deux ou trois ans. L’idée d’une succession qui lui garantirait ce contrôle-là, avec ou sans les urnes, astreint les honnêtes gens à l’insurrection. Car, à l’arrivée, Wade ne réussirait qu’une chose si le désordre légitime ne lui faisait pas changer d’avis : transformer l’ancien ordre injuste en nouvel ordre pénitentiaire qui, cette fois, contraindrait les corps de quelques insurgés solitaires pour imposer le chef de file de la génération autiste au pays. L’autisme en matière d’aménagement du territoire gage l’avenir sur les petites affaires d’un clan adossé à l’asphalte pour s’enrichir sans cause. Les mensonges, en direct ou en différé à la télé, n’y changent rien.
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