Présentation

Mercredi 9 mai 2007 3 09 /05 /2007 23:55

Enregistré sous un numéro d’identification national unique, le citoyen sénégalais s’expose, dès cet instant, au fichage : région, département, collectivité locale, prénom(s), nom, date et lieu de naissance, sexe, prénom du père, nom de la mère, adresse, profession, taille, etc. La récente refonte totale du fichier électoral a considérablement accru les occasions de fichage abusif par l’introduction de la biométrie. Ce système permet,  de l’avis de l’autorité administrative, de «s’assurer de l’unicité de l’électeur et de palier la faiblesse de l’État civil (Ec)». Mais combien de Sénégalais savent que depuis la mise en place de la biométrie, le ministère de l’Intérieur dispose de données personnelles sur chaque individu ? Ces données sont à la fois d’ordre comportemental et morphologique. L’analyse comportementale de chaque citoyen a été rendue possible par «la dynamique de la signature (vitesse de déplacement du stylo, accélérations, pression exercée, inclinaison)» pendant l’inscription sur les listes électorales. L’analyse morphologique, elle, s’appuie sur les «empreintes digitales», la «forme de la main», les «traits du visage», le «dessin du réseau veineux de l’œil, etc.). Délestés des «effets du stress», «ces éléments ont l’avantage d’être stables dans la vie d’un individu». Concernant les empreintes digitales, on peut extraire environ 40 points caractéristiques de la zone réellement scannée pendant l’inscription au lieu des quinze qui correspondent aux produits proposés sur le marché. L’Agence de régulation des télécommunications et de la poste (Artp) se mêle, à son tour, de ce qui ne la regarde pas en entreprenant le fichage illégal des citoyens détenteurs d’un téléphone portable. Mais au bénéfice de qui ?

Le dernier message SMS que nous avons personnellement reçu du service client de l’opérateur de téléphonie mobile Tigo est on ne peut plus claire : «Par décision de l’Artp, dit le message, merci de vous identifier en envoyant votre numéro de carte d’identité + nom de famille par sms au 111 (gratuit). Info 67166. 08.05.07 17:14». Saisi par téléphone, l’opérateur se contenta de nous notifier la décision de l’Artp et l’obligation d’obtempérer sous peine d’être exclu du service. Les explications, au bout du file, du Directeur juridique de l’Artp, avec qui nous avons débattu de la décision de l‘agence, sont particulièrement insatisfaisantes. L’Artp prétexte l’anarchie dans la vente des cartes SIM de téléphonie mobile pour demander à chaque abonné de décliner son numéro d’identification nationale et son nom de famille sous peine de se voir déconnecté du réseau de téléphonie mobile. Si la régulation des télécommunications était à ce prix, plus personne, au Sénégal, n’échapperait aux conséquences désastreuses (crise des libertés, sondages bidonnés, manipulation de l’opinion en période électorale, anticipation sur le vote des électeurs, arrestation abusive, embastillement de leaders d’opinion, assassinats politiques, etc.) d’un rapprochement entre les fichiers de téléphonie mobile et d’identification nationale des citoyens.

Mais en toute chose, une clarification s’impose avant l’acte d’accusation. Il ne fait aucun doute que les droits de la personne sont en danger quand l’interconnexion des systèmes d’information servent de prétexte à l’insertion d’annotations suspectes comme l’appartenance politique, confessionnelle et confrérique, de marges incongrues et d'informations nominatives sur l’état de santé, la position des comptes bancaires, la tenue et la moralité des citoyens. Pour permettre aux droits de la personne de résister à la moulinette numérique, la loi doit prévoir le passage au crible de la Direction de l’automatisation du fichier (Daf) et de ses ramifications, la recherche et la suppression systématique des fichiers illégaux.

Dans son numéro daté du 12 avril 2007, le quotidien L’Observateur, citant «une source basée  à la présidence de la République », informait ses lecteurs de la décision du chef de l’État d‘«introduire à l’Assemblée nationale un projet de loi portant identification des détenteurs de cartes SIM». «Moule de la pensée politique et administrative, la Constitution est encore l'étalon de la légalité. Une mesure législative ou administrative, l'attitude d'un fonctionnaire seront conformes à la rectitude juridique dans la mesure où elles seront conformes à la Constitution. "Constitutionnel", "inconstitutionnel", ces adjectifs d'un emploi presque permanent, traduisent le besoin constant de comparer les textes en élaboration ou les activités des gouvernants à la norme fondamentale, la constitution. (…) [La] conscience de la constitutionnalité (…) est un des traits remarquables de la réforme révolutionnaire», rappelait le constitutionnaliste français Louis Favoreu. La conscience de la constitutionnalité renvoie le fonctionnaire Abdoulaye Wade à l’article 13 de «sa» constitution : «Le secret de la correspondance, des communications postales, télégraphiques, téléphoniques et électroniques est inviolable. Il ne peut être ordonné de restriction à cette inviolabilité qu‘en application de la loi».

Dès 1974, la proposition de «mesures tendant à garantir que le développement de l'informatique dans les secteurs public, semi-public et privé se réalisera dans le respect de la vie privée, des libertés individuelles et des libertés publiques» incomba, en France, à la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) instituée, auprès du Garde des sceaux, par le gouvernement français. «Quand le gouvernement Messmer avait voulu rapprocher les données de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) avec les fichiers du ministère de l'Intérieur (le projet Safari), cela avait choqué, et provoqué le vote de la loi de 1977 dite "Informatique et libertés", soumettant à l'autorisation de la Cnil tout rapprochement de données administratives...»

Une administration électronique qui vise à «généraliser les téléservices publics» pose également le problème de la protection des données personnelles issues, entre autres, de la biométrie. «Comment faire pour éviter que l'interconnexion des systèmes d'information des administrations ne devienne un nouveau moyen de contrôler les citoyens ?» Il faut «recenser les fichiers», «contrôler», «réglementer», «garantir le droit d’accès», «instruire les plaintes», «informer les personnes de leurs droits et obligations», «conseiller toutes les personnes» qui en font la demande et «proposer au gouvernement les mesures législatives ou réglementaires qui (…) paraissent utiles». Ainsi sont énumérées les missions de la Commission nationale de l’informatique et des libertés. La loi française relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés la qualifie d’«autorité administrative indépendante». A titre d’exemple, «les ministres, autorités publiques, dirigeants d'entreprises, publiques ou privées, responsables de groupement divers (...) ne peuvent s'opposer à l'action de la Commission pour quelque motif que ce soit et doivent au contraire prendre toutes mesures utiles afin de faciliter sa tâche».

A l’inverse du contrôle illégal, mais tentant, des citoyennes et des citoyens, le Sénégal aurait réussi dans de nombreux domaines au cours de sept dernières années si les pouvoirs publics avait réellement entrepris, comme le leur suggérait d’ailleurs le président de la République dans l’une de ses adresses à la nation, de «débusquer dans l’administration sénégalaise et dans le pays les talents endormis ou ignorés, marginalisés» pour, entre autres, corriger les «distorsions qui existent entre la formation et l’emploi» et sceller les bases de l’émergence économique. Mais, comme chacun le sait, le régime actuel, pour s’être très tôt éloigné de ses grandes missions de promotion du lien social et de juste rétribution de l’effort de chacun, est obligé de tout essayer pour sa propre survie. C’est la raison pour laquelle la décision illégale de l’Artp doit être, dans les meilleurs délais, débattue publiquement. La suppression du service dû aux abonnés pour refus d’obtempérer exposerait l’agence de régulation, mue en agence de fichage, à des plaintes individuelles et collectives auprès du Conseil d’État pour abus de pouvoir.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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Samedi 24 mars 2007 6 24 /03 /2007 16:26

Le 4 avril prochain, le Sénégal célèbrera le quarante septième anniversaire de son «indépendance». Déclaré vainqueur, dans l'indifférence totale, de l'élection présidentielle du 25 février 2007, par le Conseil constitutionnel, Abdoulaye Wade prendra la tête d'un cortège civil et militaire dont trois pouvoirs - le sien après ceux de Senghor et Diouf - usèrent pour célébrer l'ordre injuste et isoler les partisans d'une vraie souveraineté politique, économique, sociale et culturelle, en partenariat avec l'Afrique, en marche vers l’unité politique, et le reste du monde. Dans trois ans donc, l'ordre injuste aura cinquante ans. Celles et ceux qui s'y intéresseront après nous n'occulteront peut-être plus l'un des faits saillants d'une bien triste histoire : l'exil intérieur de la pensée critique. Sous Léopold Sédar Senghor, deux exilés intérieurs au moins - Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop - mesurèrent la férocité de l'ordre injuste. Dia et Diop payèrent par des déconvenues politiques démoralisantes et démobilisatrices leur liberté de ton dans une Afrique qui, sans se couper brutalement du reste du monde, en demandait pourtant pour baliser son propre chemin vers plus d’indépendance et de prospérité. Très peu imprégné des choses de l'esprit, et parce qu'il ne comprenait peut-être rien à la culture, Abdou Diouf trouva dans l'embastillement, parfois inconscient, de celle-ci le pseudo confort qui, sous les coups de boutoir d'un «opprimé» atypique, du nom d’Abdoulaye Wade, lui coûta le pouvoir vingt ans après le départ de Senghor. Sous l'emprise de ses propres vanités sans lendemain (plan Oméga, Nepad, formule de Wade, etc.), Abdoulaye Wade, «libéré», laissa néanmoins le centre culturel ouest africain partir de Dakar pour investir d’autres capitales comme Bamako et Ouagadougou.

«A la "Négritude" de Senghor, ouverte à la francophonie, au métissage culturel et fragile devant les menaces du néo-colonialisme, Cheikh Anta Diop opposait un nationalisme anti-impérialiste, favorable à l’indépendance, à l’émancipation des populations africaines par la promotion des langues nationales et le développement de la puissance panafricaine», écrit Antoine Tine. L’opposition intellectuelle de Diop triompha de la «domestication de la pensée dissidente» quand, sous Diouf, Cheikh Anta Diop est nommé, 21 ans après son doctorat d’état, professeur associé à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Dakar. Mais l’assouplissement relatif de l’ordre injuste aurait-il été possible si Senghor n’avait pas su partir. L’intéressé donna lui-même les raisons de sa démission : «son opposition à la présidence à vie» et la sagesse grâce à laquelle il considéra qu’«à 74 ans, il faut quitter le poste pour céder le flambeau à la jeune génération». De l’avis de Momar-Coumba Diop et de Mamadou Diouf, cités par Tine, Senghor avait deux autres soucis : «"éviter" d’assumer la contradiction que la nouvelle politique économique allait entraîner au niveau idéologique» et la «décompression de la crise sociale et politique». Il y eut un autre dont Senghor restera encore longtemps l’un des rares hommes politiques sénégalais à pouvoir se prévaloir : la primauté de sa vaste culture sur la politique.

Abdoulaye Wade n’est naturellement rien de tout ce qui précède, mais, près d’une décennie après le départ de Senghor, l’homme, dans l’opposition, suggéra que «l’Afrique doit régler le problème du pouvoir par le consensus» et se posa deux questions cruciales : «comment accéder au pouvoir ? Comment quitter le pouvoir ?». Les Sénégalais lui réglèrent le problème de l’accès en l’élisant démocratiquement. Les mêmes savent maintenant qu’ils ne pourront plus le révoquer par les urnes. Quand l’opposant Wade écrivait que «si [la] question [du départ du pouvoir] n’est pas réglée, n’importe qui peut utiliser n’importe quel moyen pour accéder au pouvoir et le conserver », il ne savait pas que ses écrits dans Un Destin pour l’Afrique le rattraperaient un jour. Nous y sommes ! Convaincu que la politique, même politicienne, est supérieure à la culture, Abdoulaye Wade concoctera, le moment venu, un désordre constitutionnel – il hua Senghor de l’avoir fait pour promouvoir Diouf - et un nouvel ordre carcéral pour nous imposer son fils Karim Wade. Il trouvera alors de l’argent, des Sénégalaises et des Sénégalais, des politiciens, des députés et des juges corrompus qui l’aideront à nous maintenir, à distance, sous son emprise.

Si les vrais démocrates, à l’intérieur comme à l’extérieur des partis politiques, ne se parlaient pas pour s’entendre sur les modalités pratiques d’une vraie riposte, les ultimes assauts d’Abdoulaye Wade contre la pensée critique locale scelleraient, au bout de trois ans, le grand pénitencier de l’esprit, à l'administration duquel s'exerce, depuis peu, la génération cupide et incompétente, amenée, sous les ovations de Sénégalais comme vous et moi, par un jeune «fabricant de sous». C’est qu’«au moment, [flairé par Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf], où d’importantes forces coalisées cherchent à domestiquer l’expression de la pensée libre dans ce pays (en diffusant un anti-intellectualisme primaire et violent) et à s’opposer à l’exercice de droits élémentaires, la présence dans l’espace public de résistants déterminés et de figures emblématiques, comme Mamadou Dia, Abdoulaye Ly et Amady-Aly Dieng (…)» ne suffira plus.

Sachant qu’il n’est plus rien sans le pouvoir, Abdoulaye Wade fera tout pour en garder le contrôle malgré un départ qu’il sait désormais inéluctable au bout de deux ou trois ans. L’idée d’une succession qui lui garantirait ce contrôle-là, avec ou sans les urnes, astreint les honnêtes gens à l’insurrection. Car, à l’arrivée, Wade ne réussirait qu’une chose si le désordre légitime ne lui faisait pas changer d’avis : transformer l’ancien ordre injuste en nouvel ordre pénitentiaire qui, cette fois, contraindrait les corps de quelques insurgés solitaires pour imposer le chef de file de la génération autiste au pays. L’autisme en matière d’aménagement du territoire gage l’avenir sur les petites affaires d’un clan adossé à l’asphalte pour s’enrichir sans cause. Les mensonges, en direct ou en différé à la télé, n’y changent rien.

 

 

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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L'Auteur

Abdoul Aziz DIOP est diplômé de l’Ecole doctorale régionale africaine (EDRA) de droit et de science politique de l’Université Cheikh Anta DIOP (UCAD) de Dakar. M. DIOP enseigne l’« Analyse de contenu du discours politique » à l’Institut supérieur des sciences de l’information et de la communication (ISSIC) de Dakar. Il est l’auteur du recueil de chroniques Nous avons choisi la République et de plusieurs dizaines d'articles de journaux parus dans les quotidiens Walfadjri, Le Matin, Sud Quotidien et les hebdomadaires Le Devoir et La Voix.  Son dernier ouvrage, sous presse, s'intitule Le Deal des politiciens : les citoyens face au double jeu.

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