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Chronique nationale

Samedi 10 mars 2007 6 10 /03 /2007 01:42

Quelques heures seulement après la proclamation des résultats provisoires de l’élection présidentielle du 25 février 2007, des polémistes, bien contents de continuer avec les mêmes, ont raillé, sans réserve, les «spécialistes» (historiens, sociologues, férus de droit public et autres politologues) dont les prévisions électorales se sont révélées «fausses» à l’arrivée. La faiblesse principale de leur sentence réside dans l’appréciation étriquée d’un fait politique auquel ils ne s’attendaient d’ailleurs pas plus qu’un autre. Plutôt formés pour arrimer leurs conclusions à la science, une vingtaine d’élèves journalistes s’efforcèrent, dans le cadre du cours d’«analyse de contenu du discours politique», de comprendre ce qui s’est passé en procédant d’abord au classement des quinze candidats selon les critères de notoriété publique, de visibilité pendant la campagne électorale, de capacité de financement, de contenu programmatique des discours politiques, etc. Examiné sous un prisme spécifique, le classement effectué étonna par la manière dont il étaya les faits allégués de recul démocratique et de choix tronqué des électrices et des électeurs.

En matière de notoriété publique - du plus connu au moins connu -  Abdoulaye Wade arriva en tête, suivi d’Idrissa Seck, de Moustapha Niasse, d’Ousmane Tanor Dieng, d’Abdoulaye Bathily, de Landing Savané, etc. Le classement est sensiblement le même concernant les critères de visibilité du candidat et de capacité de financement d’une campagne électorale de l’envergure de celle à laquelle nous venons d’assister. Mais l’ordre de préférence des élèves changea totalement quand arriva le moment de classer les candidats selon les programmes proposés aux citoyens. Cheikh Bamba Dièye arriva en tête, suivi de Me Mame Adama Guèye, de Mamadou Lamine Diallo, Robert Sagna, etc. Sur une chose sérieuse, deux candidats indépendants, très peu connus du public, perturbèrent la hiérarchie politique. Mais quelle signification donner à ce genre d’exercice ? Un outil existe, qui permet de répondre. Son maniement passe par l’idée que le philosophe politique, d’origine roumaine, Constantin Salavastru, se fait du «pouvoir» et de la «relation de pouvoir» qui en résulte.

En disant du pouvoir qu’il est «l’habilité de A à faire faire à B ce qu’il ne fait pas habituellement», Salavastru établit la relation de pouvoir. Cette dernière «s’installe entre trois éléments : le porteur du pouvoir (un individu A qui est légitimé pour exercer un acte de pouvoir sur un autre), le destinataire du pouvoir (un individu B sur lequel s’exerce un acte de pouvoir) et le domaine du pouvoir (le "découpage" de la vie quotidienne où se manifeste la relation entre le porteur et le destinataire)». Légitimés pour exercer un acte de pouvoir par décision du Conseil constitutionnel, suite à la validation des dossiers de candidature par le juge des élections, les quinze candidats à l’élection présidentielle du 25 février 2007 étaient égaux devant la loi et les citoyens dont ils tentèrent de modifier, par le truchement du discours politique, les préférences avant le scrutin. Les porteurs de pouvoir (les candidats) et les destinataires du pouvoir (les citoyens) cessèrent, dès cet instant, d’être les sources principales des entraves au jeu démocratique. Mais il n’en sera pas de même du domaine du pouvoir (la campagne électorale), qui n’était pas égal pour tous les candidats du fait, notamment, des capacités de financement différentes, les ressources mobilisées pour organiser un meeting pour le compte du candidat le plus riche dépassant de loin tout le budget de campagne d’un candidat moyen. Liée à la capacité de financement, la visibilité du candidat le plus pauvre pâtit de l’inégalité des ressources en dépit de l’intervention, par souci d’équité et de régulation démocratique, de l’autorité administrative (réalisation d’affiches, octroi d’emplacement pour les affiches, impression en quantité suffisante des professions de foi des candidats, temps d’antenne, etc.). Arrivés premier et deuxième à l’issue du scrutin, les deux candidats qui s’accusèrent, quatre ans durant, d’enrichissement sans cause (Wade et Idy) étaient les seuls à pouvoir se payer les emplacements onéreux sur les panneaux stratégiques des grandes agences de publicité. La science politique, qui ne s’occupe pas de magie, ne manque donc pas d’instrument lui permettant de percer le mystère qui entoure encore la dernière élection, mais sans réforme en profondeur de l’ensemble du système politique sénégalais, toutes les sciences seront encore longtemps dans l’incapacité de proposer une esquisse du futur avec les marges d’erreur généralement admises. Tout le monde sait qu’Alternance et science n’ont pas fait bon ménage.

Le retour au classement des candidats, proposé par les élèves journalistes, permet de jauger les limites inacceptables de notre système politique. «Dans les démocraties contemporaines, écrit le constitutionnaliste El Hadj Mbodj, la qualité du discours politique ne suffit plus pour séduire (…)». Par discours politique, Salavastru désigne la «forme de la discursivité par l’intermédiaire de laquelle un certain locuteur (individu, groupe, parti, etc.) poursuit l’obtention du pouvoir dans la lutte politique contre d’autres individus, groupes ou partis». Face aux canaux de communication très diversifiés dont use le pouvoir politique à des fins de légitimation et de conservation, la portée d’un instrument discursif d’opposition va incontestablement de pair avec les réformes démocratiques. Celles qui nous concernent ici ont forcément trait au financement public, sous certaines conditions et selon certains critères, des partis et au contrôle des dépenses électorales. La loi électorale du Togo – s’il vous plaît – plafonne les dépenses électorales et impose l’établissement, par les partis et les candidats, d’un compte de campagne transparent. Le Mali a adopté, depuis juillet 2000, une loi de financement des partis politiques. Au Sénégal, un médiateur avait été nommé, par décret n° 98-657 du 7 août 1998, pour plancher sur le sujet. L’exhumation des «recommandations consensuelles» dudit médiateur est un premier pas vers l’édification d’un nouveau domaine du pouvoir égal pour tous. Mue par le souci de «consolidation» et de «stabilisation» d’une démocratie pluraliste comme la nôtre, la réforme viserait, entre autres, «l’implication [accrue] des citoyens», la «moralisation de la politique», la «transparence du [patrimoine des candidats]», la «lutte contre l’enrichissement personnel», la «sanction de la violation de la législation sur le financement», etc. Dans bon nombre de démocraties, «la sanction est, au minimum, (…) la réduction ou la suppression de la subvention et, de plus en plus (…), l’invalidation – voire l’inéligibilité – du candidat fautif».

Face à la presse, Abdoulaye Wade refusa de parler de son budget de campagne. La réforme attendue dans ce domaine n’aura donc pas lieu avant les élections législatives de juin prochain. C’est la raison pour laquelle ses adversaires doivent se rappeler le précepte de Machiavel pour rénover le travail politique d’ici la réforme : «[la fortune] fait la démonstration de sa puissance là où aucune vertu ne s’est préparée à lui résister». Elle continuera, hélas, à faire la démonstration de sa puissance chez les polémistes payés pour railler la raison. Mais l’objet de la science politique n’est pas de stopper la polémique. En tant que science, elle s’efforce de conquérir les phénomènes politiques sur les préjugés dans l’optique de construire un condensé intelligible et acceptable.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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Samedi 24 mars 2007 6 24 /03 /2007 16:26

Le 4 avril prochain, le Sénégal célèbrera le quarante septième anniversaire de son «indépendance». Déclaré vainqueur, dans l'indifférence totale, de l'élection présidentielle du 25 février 2007, par le Conseil constitutionnel, Abdoulaye Wade prendra la tête d'un cortège civil et militaire dont trois pouvoirs - le sien après ceux de Senghor et Diouf - usèrent pour célébrer l'ordre injuste et isoler les partisans d'une vraie souveraineté politique, économique, sociale et culturelle, en partenariat avec l'Afrique, en marche vers l’unité politique, et le reste du monde. Dans trois ans donc, l'ordre injuste aura cinquante ans. Celles et ceux qui s'y intéresseront après nous n'occulteront peut-être plus l'un des faits saillants d'une bien triste histoire : l'exil intérieur de la pensée critique. Sous Léopold Sédar Senghor, deux exilés intérieurs au moins - Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop - mesurèrent la férocité de l'ordre injuste. Dia et Diop payèrent par des déconvenues politiques démoralisantes et démobilisatrices leur liberté de ton dans une Afrique qui, sans se couper brutalement du reste du monde, en demandait pourtant pour baliser son propre chemin vers plus d’indépendance et de prospérité. Très peu imprégné des choses de l'esprit, et parce qu'il ne comprenait peut-être rien à la culture, Abdou Diouf trouva dans l'embastillement, parfois inconscient, de celle-ci le pseudo confort qui, sous les coups de boutoir d'un «opprimé» atypique, du nom d’Abdoulaye Wade, lui coûta le pouvoir vingt ans après le départ de Senghor. Sous l'emprise de ses propres vanités sans lendemain (plan Oméga, Nepad, formule de Wade, etc.), Abdoulaye Wade, «libéré», laissa néanmoins le centre culturel ouest africain partir de Dakar pour investir d’autres capitales comme Bamako et Ouagadougou.

«A la "Négritude" de Senghor, ouverte à la francophonie, au métissage culturel et fragile devant les menaces du néo-colonialisme, Cheikh Anta Diop opposait un nationalisme anti-impérialiste, favorable à l’indépendance, à l’émancipation des populations africaines par la promotion des langues nationales et le développement de la puissance panafricaine», écrit Antoine Tine. L’opposition intellectuelle de Diop triompha de la «domestication de la pensée dissidente» quand, sous Diouf, Cheikh Anta Diop est nommé, 21 ans après son doctorat d’état, professeur associé à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Dakar. Mais l’assouplissement relatif de l’ordre injuste aurait-il été possible si Senghor n’avait pas su partir. L’intéressé donna lui-même les raisons de sa démission : «son opposition à la présidence à vie» et la sagesse grâce à laquelle il considéra qu’«à 74 ans, il faut quitter le poste pour céder le flambeau à la jeune génération». De l’avis de Momar-Coumba Diop et de Mamadou Diouf, cités par Tine, Senghor avait deux autres soucis : «"éviter" d’assumer la contradiction que la nouvelle politique économique allait entraîner au niveau idéologique» et la «décompression de la crise sociale et politique». Il y eut un autre dont Senghor restera encore longtemps l’un des rares hommes politiques sénégalais à pouvoir se prévaloir : la primauté de sa vaste culture sur la politique.

Abdoulaye Wade n’est naturellement rien de tout ce qui précède, mais, près d’une décennie après le départ de Senghor, l’homme, dans l’opposition, suggéra que «l’Afrique doit régler le problème du pouvoir par le consensus» et se posa deux questions cruciales : «comment accéder au pouvoir ? Comment quitter le pouvoir ?». Les Sénégalais lui réglèrent le problème de l’accès en l’élisant démocratiquement. Les mêmes savent maintenant qu’ils ne pourront plus le révoquer par les urnes. Quand l’opposant Wade écrivait que «si [la] question [du départ du pouvoir] n’est pas réglée, n’importe qui peut utiliser n’importe quel moyen pour accéder au pouvoir et le conserver », il ne savait pas que ses écrits dans Un Destin pour l’Afrique le rattraperaient un jour. Nous y sommes ! Convaincu que la politique, même politicienne, est supérieure à la culture, Abdoulaye Wade concoctera, le moment venu, un désordre constitutionnel – il hua Senghor de l’avoir fait pour promouvoir Diouf - et un nouvel ordre carcéral pour nous imposer son fils Karim Wade. Il trouvera alors de l’argent, des Sénégalaises et des Sénégalais, des politiciens, des députés et des juges corrompus qui l’aideront à nous maintenir, à distance, sous son emprise.

Si les vrais démocrates, à l’intérieur comme à l’extérieur des partis politiques, ne se parlaient pas pour s’entendre sur les modalités pratiques d’une vraie riposte, les ultimes assauts d’Abdoulaye Wade contre la pensée critique locale scelleraient, au bout de trois ans, le grand pénitencier de l’esprit, à l'administration duquel s'exerce, depuis peu, la génération cupide et incompétente, amenée, sous les ovations de Sénégalais comme vous et moi, par un jeune «fabricant de sous». C’est qu’«au moment, [flairé par Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf], où d’importantes forces coalisées cherchent à domestiquer l’expression de la pensée libre dans ce pays (en diffusant un anti-intellectualisme primaire et violent) et à s’opposer à l’exercice de droits élémentaires, la présence dans l’espace public de résistants déterminés et de figures emblématiques, comme Mamadou Dia, Abdoulaye Ly et Amady-Aly Dieng (…)» ne suffira plus.

Sachant qu’il n’est plus rien sans le pouvoir, Abdoulaye Wade fera tout pour en garder le contrôle malgré un départ qu’il sait désormais inéluctable au bout de deux ou trois ans. L’idée d’une succession qui lui garantirait ce contrôle-là, avec ou sans les urnes, astreint les honnêtes gens à l’insurrection. Car, à l’arrivée, Wade ne réussirait qu’une chose si le désordre légitime ne lui faisait pas changer d’avis : transformer l’ancien ordre injuste en nouvel ordre pénitentiaire qui, cette fois, contraindrait les corps de quelques insurgés solitaires pour imposer le chef de file de la génération autiste au pays. L’autisme en matière d’aménagement du territoire gage l’avenir sur les petites affaires d’un clan adossé à l’asphalte pour s’enrichir sans cause. Les mensonges, en direct ou en différé à la télé, n’y changent rien.

 

 

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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