Présentation

Lundi 29 janvier 2007 1 29 /01 /2007 16:59

Le Sénégal, croit-on savoir, est devenu un pays où plus rien ou presque n’émeut le citoyen qui semble avoir définitivement troqué ses droits contre le confort d’un chef de clan dont la logique du discours et de la gestuel échappe au commun des mortels. L’accoutumance aux impérities de l’homme chaos a même définitivement ravi, aux élites et à leurs organisations, le droit de regard sur les choses de la cité de tous. La Coalition populaire pour l’alternative (opposition ou plutôt ce qui en reste depuis la défection du Parti socialiste et de la Ligue démocratique) disait souscrire à la « légalité » au nom de la République. Mais sa dernière manifestation, interdite puis réprimée par le pouvoir, n’est-elle pas la preuve (tardive) d’une désaccoutumance à l’Etat légal démodé ?  Si tel était le cas, nous devrions nous attendre à de nouvelles confrontations au nom de l’Etat constitutionnel de droit, l’unique régulateur reconnu d’une société politique vraiment démocratique.

«Le plus grand sociologue allemand» de son temps, Max Weber (1864-1920), propose deux définitions – la seconde prolongeant la première-  de la politique. Toutes les deux permettent de mieux appréhender le sens de l’humiliation des opposants. « Nous entendrons uniquement par politique, écrit Weber, la direction du groupement politique que nous appelons aujourd’hui "Etat" ou l’influence que l’on exerce sur cette direction ». La précision de Weber vaut le détour : « Nous entendrons par politique l’ensemble des efforts que l’on fait en vue de participer au pouvoir ou d’influencer la répartition du pouvoir (…) entre les divers groupes à l’intérieur d’un même Etat ». On perçoit aisément les germes d’un choc dont la criminalisation, par le pouvoir issu de l’alternance politique de mars 2000, émousse « l’influence » en même temps qu’elle adule « la direction » souvent inexperte et arbitraire des affaires de tous. C’est pourquoi, dans ce cas d’espèce, caractérisé par « le triomphe du modèle mafieux dans l’instance politique », « la légalité, avertit Favoreu, ce n'est pas la conformité à la loi stricto sensu, c’est-à-dire à la règle posée par le pouvoir législatif, mais la conformité à la loi lato sensu, c’est-à-dire à l'ensemble des règles de droit supérieures » que l’on trouve, sous une forme édulcorée certes, dans la constitution sénégalaise – la plus réactionnaire de notre histoire politique- entrée en vigueur dès après janvier 2001.

L’universitaire français Louis Favoreu (1936-2004) fut, de l’avis de ses pairs, « un missionnaire du droit constitutionnel ». Sa « mission (…) devient permanente, au service du droit, contre les hommes politiques, [au pouvoir], qui oublient que La politique, [selon Weber], est saisie par le droit (…), et en faveur de la constitution, règle suprême d'une société démocratique ». Dans une contribution intitulée « Légalité et constitutionnalité » Favoreu écrit : « Moule de la pensée politique et administrative, la Constitution est encore l'étalon de la légalité. Une mesure législative ou administrative, l'attitude d'un fonctionnaire seront conformes à la rectitude juridique dans la mesure où elles seront conformes à la Constitution. "Constitutionnel", "inconstitutionnel", ces adjectifs d'un emploi presque permanent, traduisent le besoin constant de comparer les textes en élaboration ou les activités des gouvernants à la norme fondamentale, la constitution. (…) [La] conscience de la constitutionnalité (…) est un des traits remarquables de la réforme révolutionnaire ».  « En somme, ajoute-t-il, dans l'État légal, la devise pourrait être : à chacun sa légalité. En revanche, dans l'État de droit constitutionnel on ne peut dire : à chacun sa constitutionnalité ». Qui d’entre nous trouve constitutionnels la prorogation des mandats électifs et le report de la sanction populaire pour cause d’impréparation et d’impopularité d’un président sortant ? La question, éludée, fait débat. L’opposition ne se la pose que maintenant. Abdoulaye Wade et Idrissa Seck, eux, ne se la posent pas quand ils dealent sans que l’épée de Damoclès du juge constitutionnel ne leur fasse peur.

Le physicien Jean Bricmont suggère, lui, de tout « insérer (…) dans la chaîne des causes et des effets (…) ». Il faut donc trouver les moyens d’imposer des élections à date due et obliger tout le monde à débattre de la modernité, c’est-à-dire du passage de la légalité à la constitutionnalité, toujours opposable à la prorogation scabreuse du mandat des députés. « L'exigence de constitutionnalité, conclut Favoreu, accroît considérablement l'importance du débat démocratique et renforce le niveau des majorités nécessaires pour adopter des changements affectant la vie de chacun ».

Le Sénégal, qui ne débat plus, n’a vraisemblablement plus rien  à faire. Il ne lui reste plus qu’à jeter, à intervalle régulier, ses hommes politiques, même républicains, ses journalistes et ses intellectuels en prison, au « bénéfice » exclusif de l’homme chaos. Ce dernier ne doit son sursis qu’à la première démocratie sans élections. Une chose est sûre : « Qui regarde toujours, pour savoir la suite, n’agira jamais, et tel doit bien être le spectateur ». C’est l’auteur de La Société du spectacle « Guy Debord, l’irrécupérable », cité par l’« écrivain, essayiste et universitaire » Guy Scarpetta, qui le disait. Le Sénégal de 2007 étaye, hélas, les « thèses impeccablement martelées » de Debord.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 20:36

Sous prétexte de rendre aux femmes tous leurs droits politiques, trois hommes (Idrissa Seck, Ousmane Tanor Dieng et Abdoulaye Bathily) octroient les premières places à trois femmes (Awa Guèye Kébé, Aminata Mbengue Ndiaye et Khoudia Mbaye Seydi) sur la liste de l'Alliance «Jamm-i» (« La Paix ») en vue des législatives. En s'autoproclamant présidentiables, les trois chefs de partis confinent leurs collaboratrices à la députation. Ce partage, injuste, ne résiste pas à l'analyse de contenu du discours de deux autres militantes (Aïssata Tall Sall et Aminata Tall), toutes deux enclines à une éthique politique, supérieure, qui consacre l'intérêt général au détriment des ambitions personnelles des parrains. Ces derniers en rajoutent en soumettant les femmes à la reconnaissance d'une aumône intéressée pendant que d'autres femmes, sous d'autres cieux, prennent les décisions dont dépend l'avenir de nations entières.

Interrogée par La Voix , la socialiste Aïssata Tall Sall dit avoir «la ferme conviction que c'est par la politique que l'ordre des choses changera» et souhaite «y aller avec la claire conscience qu'on peut apporter quelque chose, non seulement du point de vue de la réflexion, mais du point de vue même de la prospective» sans oublier «qu'une fois qu'on est projeté dans cette prospective (...) on se donne les moyens de pouvoir la mettre en application (...)». Histoire, pour elle, de ne pas «obérer la marche du parti vers ce qui est sa raison d'être, la satisfaction de l’intérêt général». Dans des propos un peu moins structurés, sa camarade de parti Aminata Mbengue Ndiaye distille une conception tout aussi remarquable de la politique et du politique. Selon la présidente du Mouvement national des femmes socialistes, «la politique est pourrie pour les gens pourris». «Les gens qui viennent en politique le font avec leur caractère, avec leurs défauts, leurs qualités...», assène-t-elle. «Quelqu'un, assure-t-elle, qui ne fait pas une politique saine, c'est parce que dans la vie de tous les jours, il ne mène pas une vie saine». Se fondant sur «des valeurs à défendre», Aminata Mbengue Ndiaye conclut que «ce n'est pas parce que je suis en politique et que je veux quelque chose, que je dois mentir aux gens». En dépit de l'éthique commune, les deux militantes socialistes achoppent, au sein de leur formation, sur ce que Mme Sall qualifie, «sur le plan du débat», de «déficit énorme». «(...) Je suis, précise-t-elle, d'accord que ce déficit de débat ou de prise en charge des questions d'intérêt national amènent justement à individualiser certaines têtes au sein du Parti socialiste parce que l'ensemble du parti n'est pas visible dans l'espace public, alors qu'il faut des cadres du Parti socialiste qui débattent et rendent le parti visible dans l'espace public sénégalais». Pour cause de déficit, irréfutable, de débat,  les deux femmes politiques se soumettent à une direction qui leur impose, sous prétexte qu'aucun parti politique ne gagne seul une élection au Sénégal, une alliance avec ce que Mme Sall appelle «un pur produit - [en l'occurence Idrissa Seck] - du système de Abdoulaye Wade», qui «a sa grande part de responsabilité dans le pouvoir libéral». Ousmane Tanor Dieng a vu juste en qualifiant le septennat de Wade de «désastre moral, économique et social», mais son alliance avec Idrissa Seck n'augure pas un changement de cap. Plutôt pétrie de qualités intellectuelles qu'elle ne touve peut-être pas chez Idrissa Seck, Aïssata Tall Sall, elle, confie le sale boulot au maire de Thiès : «décrire le système de Abdoulaye Wade (...) sutout dans ses défaillances (...)» et «faire partir» l'ancien mentor. Le calcul (politicien) écorne l'idée que la militante socialiste, astreinte le temps d'une élection, à la fonction de femme politique soumise, se fait de la théorie et de la pratique politique qu'elle partage avec la non moins soumise Aminata Mbengue Ndiaye. 

Mais deux autres femmes politiques le sont peut-être plus. Il s'agit de la vice-présidente Awa Guèye Kébé et de la célèbre inconnue Khoudia Mbaye Seydi de la Ligue démocratique (Ld). Mme Kébé, elle, s'est, autant qu'elle le peut, accrochée à Abdoulaye Wade. «Le président, concédait-elle à la rédaction de L'Observateur, ne veut pas travailler avec moi. Cela, c’est clair. C’est lui-même qui a pris l’initiative de me faire sortir du gouvernement et de m’en signifier les raisons. Je pense qu’il ne veut plus travailler avec moi et ce n’est pas réellement un problème. Maintenant, s’il m’appelle en tant que citoyenne, je vais répondre». Le président ne fera pas appel à la citoyenne avant longtemps. La soumission est la contrepartie de la promesse d'un pouvoir imminent sans partage auquel Awa Guèye Kébé devait, jusqu'à une date récente, les barbecues nocturnes et les financements faciles de pseudo-projets d'amies. En terrain inconnu, Mme Seydi doit se soumettre aux contraintes d'une formation accélérée à l'école de la compromission pour la revanche sur Wade.

Pour Aminata Tall, une autre femme politique dans le collimateur des nouvelles «alliées» de la saison électorale qui s'ouvre sous peu, «il est plus juste, vis-à-vis des Sénégalaises et des Sénégalais, une fois qu'on est investi de leur confiance, de s'oublier un peu, même si on n'a pas toujours la nature de s'oublier, de se sacrifier au profit des autres».«Il faut, ajoute-t-elle, que nous apprenions, chacun de nous, à taire ces ambitions ou ces prétentions personnelles pour se tourner vers l'intérêt général, l'intérêt de la République, l'intérêt des populations, l'intérêt du Sénégal (...)». Aminata Tall partage cette philosophie politique avec Aïssata Tall Sall, mais on dit d'elle qu'elle est insoumise.

En inscrivant toujours «des retrouvailles entre Wade et Idy» «dans le domaine du possible», Aminata Tall, montrait, avant l'heure, la fragilité d'une alliance qui n'était pas encore née, mais dont deux personnes au moins (Tanor et Idy) susurraient la physionomie sans consulter les femmes. C'est la raison pour laquelle la place qui est la leur sur la liste de l'alliance «Jamm-ji» montre l'hypocrisie politique des hommes. Thiey Le Journal, court mais avisé, invoque «trois diongomas pour charmer l'électorat» après le supplice des congratulations dues aux chefs autoritaires et «bienveillants». Pourtant, partout ailleurs dans le monde, des femmes conduisent des batailles intellectuelles, culturelles et politiques, sanctionnées par des victoires mémorables.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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L'Auteur

Abdoul Aziz DIOP est diplômé de l’Ecole doctorale régionale africaine (EDRA) de droit et de science politique de l’Université Cheikh Anta DIOP (UCAD) de Dakar. M. DIOP enseigne l’« Analyse de contenu du discours politique » à l’Institut supérieur des sciences de l’information et de la communication (ISSIC) de Dakar. Il est l’auteur du recueil de chroniques Nous avons choisi la République et de plusieurs dizaines d'articles de journaux parus dans les quotidiens Walfadjri, Le Matin, Sud Quotidien et les hebdomadaires Le Devoir et La Voix.  Son dernier ouvrage, sous presse, s'intitule Le Deal des politiciens : les citoyens face au double jeu.

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