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Chronique nationale

Mercredi 27 juin 2007 3 27 /06 /2007 23:04

Au Sénégal, jamais rien n’a autant fait l’unanimité que le constat d’une gestion personnelle et épouvantable des affaires de tous. Tout y est : le troc originel de l‘action positive de longue durée contre le slogan évasif du changement, le népotisme, le pillage des ressources publiques, la corruption, les milices assassines, l’ajournement du suffrage universel, l’affadissement programmé de l’opposition politique, la montée du corporatisme, l’exclusion, la misère et la désespérance, plus prégnante chez les jeunes candidats à l’émigration. En présence de deux homologues espagnols, le ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom, comme à l’oral d’un examen de passage, dit avoir réussi à endiguer la vague migratoire et se dit prêt à délester son pays de 4 000 jeunes formés au bénéfice de l’Espagne. Mais en dépit de l'inflation de maux, la thèse d’un peuple permissif, qui accepterait tout, est tout aussi tentante que fausse. Et l’idée, souvent distillée, d’un homme qui voudrait tout pour lui tout seul ou pour les membres de sa famille, n'explique pas tout. Après une si longue désillusion (plus de sept ans maintenant), plus soutenables sont désormais les conséquences désastreuses d’une collusion, explicite ou implicite, entre celui qui s’appuya sur les faibles pour arriver au sommet et tous les privilégiés aphones de la fonction publique, du marché et de la société civile.

Pendant que les ministres du gouvernement, dirigé par le nouveau Premier ministre Cheikh Hadjibou Soumaré, se rendaient à la présidence de la République pour jurer ‘de faire un usage respectueux des deniers publics et biens de l’Etat dont [ils auraient] la responsabilité et de servir la Nation avec [désintéressement] et dévouement’, presque tous confondaient depuis plusieurs mois déjà, voire plusieurs années, le bien public avec leurs patrimoines familiaux. Si l'effet rétroactif du serment jouait, les cabinets ministériels seraient, dans les prochains jours, vidés des proches des ministres. Par exemple, une sœur et un frère ne seraient plus les deux premiers conseillers techniques d’aucun des trente-sept nouveaux préposés à la ‘fidélité’, à la ‘loyauté’ et au ‘dévouement’ au président Wade. Mais la probabilité de la purge sera d’autant plus faible que la certitude de l’observance des trois termes de l’allégeance au père fouettard sera plus forte. Cela s’appelle évidemment du donnant donnant dans une intelligence où le maillon faible (le ministre) est ‘gratifié de [la] confiance’ et de ‘responsabilités au sein du gouvernement’ en échange d’une contrepartie légale ou peut-être pas.

Avant l'inattendu, le président Wade ne fit rien contre l'‘Enarchie’, version sénégalaise. Forgée, sur le modèle de ‘monarchie’, par l’ancien ministre français Jean-Pierre Chevènement, à partir de la racine grecque ‘arkhos’ (‘pouvoir’), l'Enarchie désigne, depuis la parution, en 1967, du livre de son inventeur, ‘les mandarins de la société bourgeoise’ française où tous les postes clés sont détenus par des anciens élèves de l'Ecole nationale d’administration (Ena). Au Sénégal, c’est sans doute l’Ecole nationale d’administration et de magistrature (Enam) qui alimenta, plusieurs décennies durant, les cohortes du mandarinat. Plusieurs jeunes (garçons et filles) en sortiront pour investir les centres de décision. Si ce mandarinat-là a fait du tort au pays c’est parce qu’il a souvent fait oublier aux décideurs que d’autres jeunes étaient partis de se former là où ils le pouvaient au Sénégal, en Afrique et dans le reste du monde. La plupart de celles et de ceux qui partirent parfois très loin, rentrèrent au pays avec un savoir-faire qui n’a jamais profité au Sénégal. Un Bac+10 n’aura même rien obtenu du fait d’un juge, d’un haut fonctionnaire ou d’un responsable politique qui auront tout raflé pour leurs propres enfants.

Le Sénégal, sous Abdoulaye Wade, regorge encore de mathématiciens, de docteurs en physique, d’ingénieurs, de spécialistes des sciences humaines, etc. qui ne servent toujours à rien. La sortie de nulle part d’une ‘génération concrète’, amenée par le fils du président en exercice, sonne comme un effort démesuré de rattrapage du temps perdu de ce côté-là. Mieux vaut donc être au plus près de la génération montante qui distribue les nouveaux privilèges en échange du silence coupable des nouvelles recrues. Le ‘résidant des Hlm Fass’, Ass Malick Ndoye, est sincère lorsqu’il planche sur ‘le redoutable serpent de la haine’, mais il utilise un char d’assaut pour tuer une mouche. Une compétition démocratique n’en est plus une quand un ou deux des compétiteurs ont une longueur d’avance irrattrapable avant même que ne soit donné le coup d’envoi. C’est cela le nouveau mandarinat. Le marché et ses patrons ne lui opposeraient aucune résistance. Certains commerçants et industriels voudraient gagner de l’argent à n’importe quel prix. La confirmation, à leurs postes, des chefs des grosses entreprises de services, comme la Société nationale des télécommunications (Sonatel), dépendrait de la capacité de chacun à ménager le parrain octogénaire du nouveau mandarinat et de rentrer dans les bonnes grâces du chef de file de la Génération concrète.

Mises à part quelques rares individualités, la société civile n’opposerait non plus aucune résistance au favoritisme. Sa branche professionnelle, dominée par les centrales syndicales, a jeté l’éponge plus tôt que prévu. Dans l’enseignement, la satisfaction, à dose homéopathique, des indemnités de logement, de recherche et de documentation aura largement contribué à la montée d’un certain corporatisme nocif au mouvement social et à l’école. Le 1er mai dernier, le président Wade demanda même aux syndicats une trêve de trois ans que les syndicalistes ne lui refusèrent que du bout des lèvres. La veille, certains d’entre eux acceptèrent de se rendre nuitamment à la présidence de la République pour y percevoir une ‘subvention’ en espèces.

La conjonction de tels faits soulève avec une rare acuité la question de la succession du président Wade et montre la délicatesse de l’opposition extra-parlementaire dans laquelle s’engagera inexorablement le front Siggil Sénégal, constitué des formations politiques qui refusèrent de participer aux élections législatives du 3 juin 2007. Les partis de gauche du front doivent rechercher leur salut dans une union sincère leur permettant de proposer une alternative au nouveau mandarinat. Les mini-crises internes aux partis ne devraient pas l’empêcher si les directions prenaient conscience que 5 millions de Sénégalais, inscrits sur les listes électorales, cherchent d’une manière ou d’une autre à renouer avec le militantisme. Dans cette perspective, l’hégémonie du Parti démocratique sénégalais (Pds) les oblige à communiquer sur tous les sujets d’intérêt national, agités ou non par le camp présidentiel, et sur tous les projets de loi. C’est ainsi seulement que le front déjouera la vente aux enchères de la démocratie sénégalaise à laquelle se préparent la Génération concrète et les alliés incertains.

Pour bon nombre de personnes, les raisons surabondantes de désespérer du président Wade proviendraient d’une même logique : ce n’est pas à l’âge de 84 ans qu’un homme change d’avis pour corriger l’injustice faite au pays en marginalisant ses talents, vraiment désintéressés, pour des raisons purement partisanes.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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Mercredi 25 juillet 2007 3 25 /07 /2007 22:00

En 1982, le journaliste français Patrick Meney publie, aux éditions La Table Ronde, un «panorama de la délinquance en U.R.S.S». Ses observations détaillées forment alors la matière de La Kleptocratie, terme qu’il utilisa pour désigner un «système politique où une ou des personnes à la tête d'un pays pratiquent à une très grande échelle la corruption». En 1991, le même terme apparut dans une lettre adressée à l’opposition sénégalaise par le président Mamadou Dia. «Une classe politique corrompue ou de mœurs laxistes ne peut qu’engendrer un régime de caractère cleptocratique ou, à tout le moins, malthusien», écrivait-il. La nuance orthographique, entre le substantif et l’épithète, suscite une petite recherche sur la vraie paternité du concept sans éluder la préoccupation de bonne gouvernance démocratique commune aux deux auteurs. Dia, pour sa part, a une fois encore les preuves de la grande corruption qu’il conspua avec la grande sincérité politique qui est la sienne. C’est le journaliste d’investigation bien de chez nous, Abdou Latif Coulibaly, qui les lui offre dans la Chronique d‘un pillage organisé, titre annonciateur d’une troublante lettre, sur la gestion de la Loterie nationale sénégalaise (Lonase), adressée au président de la Commission de lutte contre la corruption (Clc). Mais pour avoir surtout fourni les nouvelles preuves de la corruption à grande échelle que le président Wade, le professeur Sakho et ses collaborateurs de la Clc, la société civile et les juges feignent encore d‘ignorer, l’œuvre journalistique de Latif requiert une lecture attentive et l’amplification par les citoyens de l’interpellation et de la sommation implicite d’agir de concert avec tous les démocrates pour mettre hors d’état de nuire les nouveaux «placeurs d’enchères» et leur parrain.

«(…) Je voudrais inviter nos éminents compatriotes qui se sont érigés en critiques, sans que l'on sache d'où ils tirent leur légitimité, à dénoncer plutôt des faits de corruption que de s'adonner à des jugements globaux. Je les invite à créer avec nous, au-delà d'un simple observatoire, une commission qui aura le droit de recevoir les dénonciations et de faire des recherches en cas de faits allégués de corruption. Ils aideraient plus positivement notre pays, en nous aidant à extirper la corruption qui, sans conteste, existe au Sénégal, comme ailleurs, la différence étant que nous, nous avons la volonté de la combattre. Pour donner à cette commission un brin de légitimité, il serait souhaitable que ses membres soient des références en matière de probité, en publiant, par souci de transparence, une déclaration de fortune avec indication de l'origine des biens», a déjà laissé entendre Abdoulaye Wade. Comme le montre ce passage de l’adresse présidentielle du 31 décembre 2002 à la Nation, le président Wade fixa lui-même la méthode de lutte qu‘il considéra la meilleure pour le pays. Formé pour enquêter et informer le public, le citoyen Abdou Latif Coulibaly s’y conforma dans une démarche qui a le mérite scientifique de conquérir des faits de corruption sur une simple vue de l’esprit. Si une adresse présidentielle et la déclaration publique sur l’honneur qu’elle représente avaient encore un sens, la seule idée d’une «mission» que l’actuel Directeur général Baïla Alioune Wane dit «conduire» à la tête de la Lonase et «dont une partie consiste à fournir des fonds détournés des caisses de sa société au profit [du Parti démocratique sénégalais] et de ses candidats» - en commençant naturellement par le premier des libéraux - devrait obliger Abdoulaye Wade à réagir dans le sens qu’il indiqua lui-même. Pour la même raison, le président Wade ne saurait se soustraire de l’obligation d’enquêter quand la chronique, soigneusement élaborée, de Latif permet d’établir qu’au titre de la «mission» de M. Wane une bagatelle de «2, 006 milliards» de nos francs a été volée à la société d’État entre le 16 juillet - date à laquelle Baïla Alioune Wane s’installe dans ses fonctions de Directeur général - et le 25 juin 2007, quatre mois après l’élection présidentielle controversée du 25 février 2007. Nous ne rendrions pas un service aux lecteurs potentiels du travail d’investigation de Latif si nous ne leur laissions pas le soin de se faire leur propre idée en épluchant, chapitre après chapitre, la «longue lettre» du journaliste. Si seulement ainsi qu’ils s’apercevraient comment un «Dg veinard» allie jeux et fraude, festoie avec les amis et les siens, signe des contrats de complaisance, invite un prédateur étranger, du nom de Paul Bénichou, au festin, surfacture, «licencie d’un côté et embauche de l’autre», sape la bonne gouvernance et fragilise la démocratie pluraliste.

Pour avoir agrégé les sommes d’argent dont l’utilisation, par la direction actuelle de la Lonase, a été suspecte, Abdou Latif Coulibaly est arrivé à un montant global de 5 milliards de francs Cfa porté à la connaissance du président de la Commission de lutte contre la corruption.. Cette fois au moins, la commission de M. Sakho dispose de preuves lui permettant d’opposer le «grand diseux» de décembre 2002 au «petit faiseux» toujours juché au sommet de l’État.

Mais la commission n’est pas la seule à devoir joindre l’acte à la parole. En mars 2007, le Front d’action de la société civile sénégalaise (Facs) rendait public son rapport sur l’intervention de la société civile pour l’audit du fichier électoral. Dans ledit rapport, le Facs constate que «la victoire du président [Wade] au premier tour [de l’élection présidentielle du 25 février 2007] a suscité beaucoup de commentaires liés à l’achat des consciences dont l’ampleur semble diversement apprécié». Forts de ce constat, les rapporteurs promirent que «si ces soupçons sont avérés, la société civile sénégalaise devrait se préparer à ouvrir de nouveaux chantiers dans la moralisation et l’assainissement du jeu politique afin que le rôle de l’argent dans ce domaine soit de moins en moins déterminant». Le contenu de la lettre de Latif à la Commission de lutte contre la corruption astreint le Facs à tenir sa promesse sous peine de perdre la crédibilité qui lui valut les concours financiers des ambassades du Canada et de Suisse et de la Mission de la coopération du Grand-Duché de Luxembourg pour la mission d’audit au terme duquel les rapporteurs reconnaissent qu‘«il est difficile d’établir une conclusion unanime sur la fiabilité ou non du fichier» électoral.

Que faut-il attendre de la «Grande silencieuse», expression forgée par le président Wade pour qualifier le pouvoir judiciaire sous son régime?  Si le juge des élections avait encore le souci de l’égalité des chances entre les candidats d’une même élection, il se souviendrait, dès qu’il aura fini d’éplucher la lettre de Latif, qu’au Sénégal, la loi, non abrogée,  n° 2000-22 du 07 février 2000, interdit «l’utilisation des biens ou moyens publics aux fins de [la] campagne [électorale] sous peine de sanctions pénales prévues par le (…) Code [électoral]».

L’interpellation concomitante d’un si grand nombre d’instances de décision et la sommation implicite d’agir faite à chacune d’elles posent le problème même du mode de dévolution du pouvoir au Sénégal. Les résultats de l’enquête d’Abdou Latif Coulibaly montrent que le mode, quasi parfait en mars 2000, de dévolution démocratique du pouvoir politique a, au bout de sept ans seulement, définitivement changé de nature. Le Sénégal est à vendre ! L‘érection,  sur les cendres du Parti démocratique sénégalais (Pds), du «grand parti  présidentiel» coïncidera avec l’état de maturation d’une kleptocratie entre les mains de jeunes placeurs d’enchères incompétents, mais entourés d’hommes et de femmes qui, de reniement en reniement, ne trouveront qu’une explication sommaire à leur raison d’être et se tiendront prêts pour accomplir, tels des  collaborateurs sous l’Occupation, les pires besognes. Dans ce contexte, l’idée, distillée par le socialiste Ousmane Tanor Dieng, d’une pédagogie de la révolution, supérieure au désordre de la révolte, n’a de sens que lorsque des modalités transparentes de financement contribuent à son incubation et à son triomphe. Une chose est sûre : avec Abdoulaye Wade, le Sénégal ne fera pas encore longtemps l’économie d’une grande confusion. Tous les honnêtes gens doivent se tenir prêts pour défendre la Liberté et la Démocratie.

Par Abdoul Aziz DIOP - Publié dans : Chronique nationale
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