Nous ne revenons pas ici sur le personnage auquel Mody Niang consacra son essai phare, intitulé «Qui est cet homme qui dirige le Sénégal ?». En sept chapitres documentés, Niang plancha, avec compétence et rigueur, sur le «président vraiment spécial» porté au pouvoir pour incarner l’«espérance collective» des Sénégalais. On connaît la suite. Edité à Paris, l’ouvrage, censuré au Sénégal, est non seulement très peu connu du grand public mais il échappa surtout à la critique des «intellectuels» qui, prétextant une soudaine coalition anti-Ape, feignent d’oublier l’épisode de l’interdiction de l’œuvre par l’actuel régime. Grands colporteurs de slogans, au nom d’une union sacrée pour défendre l’Afrique et les Africains, ces intellectuels-là refusent maintenant d’extirper du discours anti-Ape de leur parrain les germes, à peine dissimulés, du lâchage dont ils feront l’objet et de l’échec auquel les mêmes germes conduisent inexorablement.
De quoi s’agit-il ? Si les Accords de partenariat économique (Ape) entraient en vigueur en janvier 2008, ils consacreraient le nouveau régime commercial entre 79 pays ACP (48 d’Afrique, 16 des
Caraïbes et 15 du Pacifique) et l’Union européenne. Le Sénégal, comme 39 autres pays ACP, fait partie des Pays les moins avancés (Pma). Ces derniers sont les seuls à pouvoir bénéficier de
préférences commerciales qui ne s’appliquent pas à l’ensemble des pays en développement et qui ne soient pas réciproques. La précision est importante puisque les concessions violent les règles
multilatérales édictées par l’Organisation mondiale du commerce (Omc). Manifestement, aucune coalition sénégalaise Anti-Ape autour du président Wade ne peut s’opposer avec succès à la mise en
conformité du régime commercial ACP-UE avec les règles multilatérales sans l’apport des coalitions d’au moins 39 autres pays. Cet apport est d’autant plus nécessaire que l’introduction de la
réciprocité des concessions commerciales entre les partenaires passe par la négociation d’accords de libre-échange visant la circulation, dans un «délai raisonnable», des produits sans obstacles
tarifaires ou non tarifaires.
Quand un grand nombre de généraux montent au front, la conduite concertée des opérations, face à un négociateur redoutable de la taille de l’Europe, est indispensable. Aucun général ne devrait
donc agir seul. Or, commente un conseiller du secrétaire d’Etat français chargé de la Coopération, présent au dernier sommet UE-Afrique de Lisbonne, «la question avec Wade, c’est que lui-même ne
semble pas savoir ce qu’il veut. Une fois il dit : "nous ne voulons pas". Ensuite, il dit que "chacun est libre de faire ce qu’il veut". C’est normal que même les Africains ne s’y retrouvent pas
avec lui». Libre de faire ce qu’elle veut, la Côte d’ivoire peut-elle être accusée de trahison de la région ouest-africaine ? Bien sûr que non ! «Pour préserver ses intérêts majeurs», Abidjan a
accepté, le 7 décembre dernier, de conclure un accord économique, dit d’étape, avec l’Europe. Pays non-Pma, le partenaire ivoirien ne bénéficie pas de la même concession que le Sénégal. Bruxelles
évalua « à 700 millions d’euros par an, le montant des taxes qu’Abidjan [payerait] sur ses exportations (…) en l’absence d’accord». Pendant ce temps, « les pays les plus pauvres – [dont fait
partie le Sénégal] - bénéficient, dans leurs relations avec l’Europe, de ce qu’on appelle "Tout sauf les armes". C’est-à-dire qu’ils peuvent exporter tout ce qu’ils veulent (…), sans quota ni
taxe, ce qui est environ 90 à 95 % de leurs produits». Et la Stratégie de croissance accélérée (Sca), claironnée au Sénégal, ne s’oppose pas à la libéralisation du commerce. «Avec une croissance
de 5 ou 6 %, le Sénégal fera encore partie des pays les moins avancés en 2015». C’est pourquoi la Sca «vise la consolidation d’un taux de croissance de 7 à 8 % (…), la diversification de ses
sources par des secteurs à impact social élevé, et l’éradication de la pauvreté». Aucun profane ne s’opposerait à une telle «évidence». Mais en s’appuyant, pour l’essentiel, sur les «grappes de
croissance» que sont l’agriculture et les produits de la mer, la Sca risque bien d’aggraver la faible productivité des sols et le tassement drastique des ressources halieutiques. Une chose au
moins est sûre : la Sca, si elle se concrétisait, accélèrerait l’arrimage du Sénégal à la mondialisation néo-libérale. Pour l’UE, c’est le passage obligé pour l’insertion de l’Afrique dans
l’économie mondiale. La méthodologie de la Sca séduirait même les milieux d’affaires au Mali et au Gabon.
En dépit des nuances entre pays, une issue existe qui doit tenir compte de l’appartenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Le Togolais
Anani Joseph Koudoyer a très tôt déploré le fait que «la commission [économique de l’Uemoa] continue de prendre des décisions touchant de près la vie des entreprises, en ignorant royalement [la
Fédération des organisations patronales de l’Afrique de l’Ouest (Fopao)]». M. Koudoyer, qui a assuré la présidence tournante de la Fopao entre 1996 et 1998, laissait entendre que «si l’Europe a
réussi son projet d’intégration, c’est surtout grâce à son secteur privé, à ses grandes entreprises et à l’accord sur le charbon». La signature, par près d’une centaine d’industriels d’Afrique de
l’Ouest et d’Afrique centrale (Côte d’Ivoire, Rdc, Burkina Faso, Sénégal, Madagascar, Mali, Cameroun, etc.), de la pétition, contre les Ape, lancée par l’Association industrielle africaine (Aia),
conforte la réflexion prémonitoire de M. Kudoyer. Elle montre surtout les limites du parrainage auquel s’arc-boutent les activistes sénégalais anti-Ape (intellectuels défraîchis, parlementaires
inopinés, présidents prébendiers de conseils d’administration, etc.).
«Croyant en la mondialisation, nous avons voulu diversifier nos partenaires, ouvrir nos marchés. Mais nous avons été obligés de suspendre la décolonisation de notre économie. Le fusil sur la
tempe, nous avons dû marquer un temps d’arrêt», avoue, en septembre 2004 déjà, un haut cadre ivoirien. Ces propos, colportés par Le Monde diplomatique, sont révélateurs de la solitude de
ceux qui se faisaient passer, sous Gbagbo, pour les «nouveaux maîtres» d’Abidjan en ignorant l’Uemoa. Si le parrain Abdoulaye Wade voulait vraiment éviter la précipitation pour permettre à
l’Afrique de profiter d’un nouveau rapport de force favorable au début de nouvelles négociations, il devrait, avec l’aide de la coalition nationale «Non aux Ape» abandonner l’idée d’un leadership
que ses pairs risquent de lui contester. La réussite est à ce prix si l’on ne veut pas que l’Union européenne casse la dynamique de l’Union africaine en négociant avec chacune des quatre
sous-régions africaines que sont l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’Afrique centrale (Cemac), l’Afrique australe (Sadc) et l’Afrique de l’Est (Eac). Qui d’autre que ceux qui créent les richesses en
Afrique plancheraient mieux sur les «règles d’origine pour les exportations vers l’UE» ? Renégociées, ces «règles (…) garantissent que l’accès préférentiel [au] marché [européen] profite» à
l’Afrique plutôt qu’à d’autres parties du monde. Les principaux intéressés définiront mieux que quiconque la part du commerce général que l’Afrique ne va pas libéraliser et «le calendrier de
démantèlement tarifaire». Les mêmes sauront choisir les «produits sensibles [qui] vont déroger aux principes de suppression des droits de douane» et ceux d’entre eux auxquels doivent s’«appliquer
des mesures de sauvegarde spécifiques permettant de réagir lorsque les importations posent problème malgré le maintien du droit de douane». Un moyen, parmi d’autres, de contrer les subventions
octroyées aux producteurs européens au détriment de ceux d’Afrique. Le parrainage abusif risque aussi d’écarter les chefs d’entreprises des nouvelles négociations sur «les obstacles techniques au
commerce, les normes, les mesures d’accompagnement, la propriété intellectuelle, les marchés publics, la libéralisation des services, etc.»
Sur tout le reste (situation politique, économique et sociale du Sénégal, aménagement du territoire, succession à la tête du parti et de l’Etat, etc.), les intellectuels anti-Ape troquent les
intérêts du peuple dépossédé contre les dividendes politiques du prince recruteur. Certains d’entre eux ne servent plus à rien. En s’affichant avec Wade, au nom d’une coalition Anti-Ape en
trompe-l’œil, ils se trompent de stratégie. Mais c’est plutôt cela qui leur permet d’assouvir leur dessein inavoué. Sur France 24, Wade, cité par le très élogieux Asse Gueye dans les colonnes de
Walfadjri, désigne ses amis : «Vous savez, dit-il, ce sont de bons amis, à l’Union européenne, ce sont de très bons amis, libéraux, par-dessus le marché, mais cette fois-ci, vraiment, je
pense qu’ils s’y prennent mal». C’est qu’Abdoulaye Wade n’est pas un altermondialiste. Rien que pour donner l’illusion de jouer dans la «cour des grands», il participe chaque année au Forum
économique mondial (Fem) de Davos. Depuis mars 2000, il ne rate aucune occasion de railler les hommes et les femmes qui, défendant un point de vue différent, jettent leur dévolu sur le Forum
social mondial (Fsm) dont Nairobi abrita la septième édition pour mettre en lumière «l’Afrique et son histoire ininterrompue de lutte contre la domination étrangère, le colonialisme et le
néocolonialisme». Au Kenya, l’un des 9 «objectifs d’action» des vrais opposants à la mondialisation néo-libérale était de «construire des structures et institutions politiques réellement
démocratiques garantissant la participation de la population aux prises de décision et au contrôle des affaires publiques et des ressources». Au Sénégal, la cabale, à rebondissement, contre
l’actuel président de l’Assemblée nationale, pour contenter son fils en affligeant celui d’autrui, montre que le président sénégalais ne cheminera pas longtemps avec les anti-Ape sincères qui ne
font qu’un groupe avec les altermondialistes. Un parrainage porteur et durable suppose, de la part d’Abdoulaye Wade, un changement radical de cap plutôt improbable. Peut-on encore débattre
sereinement de tout cela? «En l’absence de normes absolues ou transcendantes», c’est sur le débat, et en particulier le débat sur les relations Afrique-Europe, que doivent reposer les décisions
fondamentales. Mais l’«usage public de [la] raison» «suppose l’existence d’individus relativement autonomes (…), capables de se faire leur opinion, "non-aliénés aux discours dominants", croyant
aux idées et à l’argumentation, et pas seulement à l’affrontement (…)».
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